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Nous vous proposons ici des partages autour de livres, de films, d'exposition, de pièce de théâtre qui pourraient nous mettre en lien avec ce qui était important pour Marie-Louise von Franz et Carl Gustav Jung : le chemin de l'individuation.

Ce qui nous met en lien avec nous-mêmes, avec la vie, veut s'offrir à d'autres.
Il n'est pas ici question seulement de rester dans le théorique mais de ce qui fait vibrer aussi la corde de votre unicité.


Pierre Trigano "PSYCHANALYSER JUNG"

1ere partie, dans la première moitié de sa vie.
Réel Edition, Ganges, 2016.

Dans un livre assez roboratif, Pierre Trigano, analyste jungien, a pris le parti de se repositionner par rapport à la personne de Jung, et de relire de façon critique son œuvre et sa vie à la lumière des outils forgés par Jung lui-même. Cette démarche n’est en rien hérétique, puisque pour Jung, les théories des psychologues sont fonction de leur équation personnelle. Le grand intérêt de ce livre est d’explorer l’équation personnelle du maitre pour comprendre ses angles de vue et sa manière d’envisager la psychanalyse. L’auteur se plaint de la tradition « hagiographique » qui s’est bâtie autour de la personne de Jung, sacralisé, et auréolé d’une figure de vieux sage, rendant impossible toute approche de critique constructive. Mais il prend bien soin de se distinguer des critiques rationalistes incapables de comprendre son message de vie, et il essaie de trouver une voie juste entre celle de ces critiques, et celle d’admirateurs pris d’après lui dans un puissant transfert positif.

Des zones d’ombre se dessinent derrière l’œuvre de Jung, qui engendreraient des contradictions importantes dans sa pensée. Elles s’enracineraient dans une problématique très lourde, consécutive à une grave blessure datant de sa troisième année, qui aurait conditionné toute la vie de Jung. Son œuvre serait une tentative pour se défendre contre l’angoisse provoquée par cette blessure. Il était parfaitement conscient de la réalité des faits, puisqu’il en parle dans une lettre à Freud au début de leur correspondance. Il ne pouvait pas dévoiler la vérité sans entacher l’honneur de la famille, et voulait protéger les siens en ne dévoilant pas le conflit essentiel de ses rêves. Certains auteurs, comme Richard Noll, ont fait déjà allusion à ce problème, mais l’optique de cet auteur, ouvertement hostile à Jung et à sa pensée, a poussé à mettre son livre sous silence. Il serait dommage d’en dire plus et de donner la solution du thriller avant la fin, cela priverait le lecteur du plaisir de la découverte.
Pierre Trigano utilise tous les documents disponibles : d’abord l’œuvre, avec la correspondance et les récits de rêves que Jung a relatés en de multiples occasions. Puis les recherches biographiques, dans la mesure où elles ont été menées dans un esprit scientifique. Il met son expérience de psychanalyste au service de sa recherche, et applique sa pratique de l’analyse des rêves et des matériaux biographiques laissés par Jung. Le domaine est immense. La force de ce livre est précisément de donner d’autres lectures, renouvelées par l’hypothèse de l’auteur, aux nombreux rêves que Jung nous a confiés dans son autobiographie.

A cause de cette blessure, Jung aurait été toute sa vie aux prises avec un « archétype masculin en inflation. » c'est-à-dire avec une figure terrifiante, à laquelle il s’est plus ou moins identifié, qui le pousse à développer un complexe de toute puissance. D’après l’autobiographie, il éprouvait dans son enfance le sentiment d’être constitué de deux personnes, le « n°2 » étant un vieil homme puissant et sage, en dehors du temps, relié à la nature et à Dieu. L’auteur relie cette personnalité n°2 à une figure archétypale, dont le jeune Jung est imprégné, et dont il s’approprie la puissance.

L’auteur donne du premier rêve important, celui du phallus souterrain sur un trône, une analyse beaucoup plus précise que celle que donne Jung dans son autobiographie, qui rend plausible le fait qu’un enfant de 3 ans puisse faire un tel rêve. Trigano égratigne au passage les lectures de ce rêve qui suivent les pistes données par Jung. Ce dernier aurait surtout cherché à cacher l’origine véritable du rêve, et donc les éclairages qu’il donne égarent plutôt le lecteur. La phrase « un dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner » sonne déjà comme une défense, un aveu qu’il y a quelque chose à ne pas dire. Et encore plus l’action « d’effacer rapidement quelque chose qui est terriblement incommode afin que l’innocence familière ne soit point troublée ». Pourtant P. Trigano se défend d’interpréter le rêve de façon plate, ou freudienne. Le Phallus couronné, sur un trône, révèlerait l’activation dans la psyché du jeune enfant de l’archétype du masculin roi, qui va habiter Jung toute sa vie. Un archétype dominant, et fascinant, qui provoque un choc symbolique d’une immense violence dont l’onde se propagera tout au long de son existence. La tâche essentielle de la vie de Jung sera d’essayer de donner sens à ce choc. La voix de la mère de Jung est la voix du Soi, qui le met en garde précisément contre « le mangeur d’homme », pour le pousser à se distinguer de lui. Cette interprétation permet de comprendre ce que vient faire cette voix et cette allusion inattendue.

Selon l’auteur, toute la vie de Jung va être marquée par ce conflit entre l’identification au masculin roi, et le travail du Soi qui le pousse à s’en désidentifier. Le projet du livre est de décrire cette lutte tout au long de la vie de Jung, étape par étape. Les épisodes du petit bonhomme noir, des fantasmes de bataille, des rêves de la lanterne, de la cathédrale de Bâle, de l’apparition de la colombe blanche, puis le livre rouge, avec le sacrifice du héros, les rencontres avec Elie, Izdubar, Philémon, et les Sept Sermons aux Morts, apparaissent comme des moments-clés du chemin que doit parcourir Jung pour prendre de la distance avec ce masculin dominateur et destructeur, et pour intégrer la dimension féminine, la relation à l’autre, l’intégration à la communauté humaine. Les équilibres longuement détaillés dans les sermons, entre le masculin et le féminin, le ciel et la terre, sont des solutions à tous les antagonismes provoqués par l’inflation du masculin.

Selon Trigano, la découverte du Soi est la plus importante de Jung, l’originalité la plus radicale de son œuvre. Le Soi est l’élément unificateur de la psyché, un agent thérapeutique profond qui travaille de l’intérieur de la psyché. Le Soi est l’antidote à l’inflation du moi. La réalité du Soi est illimitée et infinie. Jung l’identifie donc à l’Imago Dei. Mais la figure terrifiante va parasiter l’élaboration de cet élément de sa pensée. Que se passe-t-il lorsque l’image divine, dans une évolution ultérieure de son œuvre - notamment avec Réponse à Job - se trouve doublée d’une ombre terrifiante ? Pourquoi Jung vient-il précisément associer le Soi à une figure divine ambivalente, à la fois bonne et capable d’une violence aveugle et terrifiante ? Comme Job, le pauvre moi humain va devoir porter sur ses épaules la charge d’une telle opposition, et donc savoir se défendre devant la folie de l’ombre de Dieu. Si le Soi est identique à l’image de Dieu, cela implique pour le moi une profonde inquiétude vis-à-vis du Soi, qui n’est plus un spiritus rector secourable. Le moi doit-il rester critique, ou s’abandonner au Soi avec confiance ? Le moi doit-il gérer les contradictions de la psyché, en revenant à une vision freudienne, ou le Soi est-il la seule instance capable de le faire ?
Comme tout archétype est ambivalent et contient des opposés incompatibles, il est nécessaire pour l’équilibre de la psyché qu’il y ait une fonction régulatrice et unificatrice, et cette fonction ne peut pas porter en elle-même la division. Selon l’auteur, il n’est pas possible de dire que le Soi est tout à la fois une totalité psychique et le centre unificateur de la psyché, parce que ce sont des contenus radicalement différents, qui impliquent des comportements différents du moi. La force de la figure menaçante aboutit à faire du Soi la source des troubles, au moment même où Jung affirme sa fonction salutaire en tant qu’archétype de l’orientation et du sens. Pour Pierre Trigano, Jung tient un discours contradictoire sur le Soi.

Or il me semble que Jung était conscient de ce problème. Dans Réponse à Job, aux prises avec la terrible ambivalence divine, il trouve une solution en faisant apparaître le personnage de la Sophia, qui est complètement étranger au texte de Job. La sagesse divine apparait comme l’élément unifiant capable de gérer la contradiction, un peu comme la mère de Jung dans le rêve initial. Cette Sophia va être réinterprétée par Jung dans son Essai d’interprétation psychologique du dogme de la Trinité comme une préfiguration de l’Esprit Saint. Les pères de l’Eglise, en élaborant le dogme de la Trinité, ont attribué au Saint Esprit un rôle spécifique, celui d’intercesseur. D’où l’importance des textes rassemblés sous le titre d’Essais sur la symbolique de l’Esprit, et en particulier son intérêt pour la figure de l’esprit Mercure. Cette figure tenant à la fois du céleste et du chtonien est l’image de ce que Jung a appelé la fonction transcendante, celle qui est capable de dépasser les conflits et de mener vers l’unité de la personne. Cette fonction est l’outil du principe unificateur, le spiritus rector secourable qui oriente l’être humain vers la prise de conscience totale de ce qu’il est, donc le Soi. Dans ces Essais, Jung a donc bien distingué le Soi de l’image divine ambivalente, il n’est qu’une partie de la Trinité. Il vaut la peine d’explorer ces Essais, et en particulier ce travail sur la Trinité, où Jung donne une des interprétations possibles de ce dogme, celle qui pose les trois hypostases dans une succession temporelle. La pensée de Jung est éminemment complexe, et à ce titre, la thèse de P. Trigano peut être relativisée. Elle a pourtant le mérite de poser un problème crucial : la relation du moi au Soi. Là est l’apport important de ce livre.

Ce livre a un côté utile dans le sens où il restitue à Jung une dimension très humaine, en le montrant aux prises avec son ombre dans un combat difficile. Pierre Trigano élargit le problème particulier qu’il a mis en lumière chez Jung à l’humanité actuelle. Il rappelle que les hommes comme les femmes doivent se libérer de cet archétype du masculin triomphant, agressif, cherchant la toute-puissance, pour arriver à la réunification et à l’harmonie du masculin et du féminin. Trigano termine en citant Jung dans Aion « Le Soi est masculin et féminin, vieillard et enfant, puissant et désarmé, grand et petit. Le Soi est un véritable complexio oppositorum, ce qui toutefois n’autorise nullement à affirmer qu’il soit en lui-même et pour lui-même de nature antithétique ». Voilà une belle évocation du Mercure.

Avec des passages de "Ma vie, souvenirs, rêves et pensées" de C.G Jung ; "Réponse à Job" ; "Les Essais sur la symbolique de l'esprit" ; "Aïon"

Coup de coeur de Jean-François Alizon

Aimé Agnel : LE MOI, LE SOI, LES REVES.

Essais de psychologie analytique.
Le Martin-Pêcheur Domaine Jungien, Paris 2016

Il est difficile de rendre compte de toute la richesse d’un livre qui est l’aboutissement d’une vie. Le livre d’Aimé Agnel qui vient de paraître est de ceux-là, qui portent à la fois une énergie, une mise en perspective, et une sérénité. Les 14 chapitres qui le composent sont issus de conférences ou d’articles divers, mais on retrouve tout au long du livre des axes de pensée qui s’enrichissent à chaque étape parcourue. C’est un grand plaisir de lecture, avec des formulations courtes, précises, allant directement au sens. A chaque page, on découvre une nouvelle idée, un nouveau rapprochement inattendu. L’auteur a le don de dire en quelques mots l’essentiel sur un concept. Et en même temps, un peu à la manière de Jung, il développe ses idées de façon circulaire, en rapprochant des éléments qui viennent éclairer son propos. Son analyse de Perceval devant les trois gouttes de sang sur la neige a du charme.

Qu’on ne s’y trompe pas, nous avons d’abord affaire à un clinicien. Il s’agit bien, comme le dit le sous titre, d’un essai de psychologie analytique. Tous ces chapitres sont issus de questions tirées de sa pratique analytique. En écrivant, il a toujours à l’esprit un cas qu’il a porté en lui profondément, avec une dimension humaine bien jungienne. Rien n’est abstrait pour lui, et lorsqu’il parle de religion et de daïmon, on sent que ceci reflète une expérience personnelle.

Mais ce qui est étonnant, c’est que ces questions trouvent un éclairage dans la culture la plus variée, et en particulier de la philosophie, de Kant, Schopenhauer, Bergson, Ricœur à Deleuze. D’emblée, dans le premier chapitre, la pensée de Jung se trouve mise en relation avec ses prémisses philosophiques. Sa mise en relation avec la réduction phénoménologique de Husserl (c‘est à dire la mise entre parenthèse de nos perceptions habituelles et rationnelles du monde) est très utile pour comprendre l’opposition de pensée entre Jung et Freud. Mais ces références ne sont jamais pesantes ou jargonnantes, elles sont lisibles même pour le lecteur non philosophe. Elles éclairent simplement.

A côté de la philosophie, toute la culture est convoquée, de Mallarmé à Marcel Cohen, et de John Cage à Fellini, ce qui montre bien que la démarche jungienne n’est pas isolée, ou désespérément romantique, mais qu’elle s’inscrit dans une modernité de la culture. En fait, Aimé Agnel retrouve dans ces auteurs des données fondamentales de l’expérience intérieure, dépassant ainsi un simple livre de psychanalyse. « Deleuze dirait : vers un devenir femme, animal, végétal ou molécule, Jung parlerait de l’intégration des ombres rejetées et projetées sur les autres : le féminin, l’animalité, le corps.. ».(p.129)

Son éclairage sur la musique contemporaine est d’autant plus utile, parce que celle-ci reste un domaine de la culture actuelle très en marge, et peu compris du grand public. Et il y apporte une lecture originale, en la reliant à l’ombre de notre civilisation hyper rationnelle. De son observation très attentive du monde du cinéma, Aimé Agnel a retenu un essai sur Fellini qui offre des pistes de lecture très utiles.

On a un peu oublié la controverse de Freud avec Romain Rolland. Aimé Agnel la reprend en montrant que cet écrivain était très proche des vues de Jung, qui avait deux essais de lui dans sa bibliothèque. Freud ne peut pas comprendre son fameux « sentiment océanique » car il refuse de prendre en compte théoriquement le sentiment et l’intuition, alors que l’intuition était bien présente en lui. On comprend alors pourquoi Freud ne pouvait prendre en compte le sentiment religieux. Comme si Freud avait refusé d’accepter, avec le sentiment, une grande partie de la vie psychique normale, et en particulier l’aspect non pathologique de l’introversion et l’autonomie de l’inconscient. « En ne prenant en compte que l’extraversion, et en particulier en se référant constamment à un principe de réalité qui ne renvoie en fait qu’à la réalité extérieure, Freud ne pouvait trouver, dans l’inconscient que décrivent la première et la deuxième topique, aucune évocation, aucune trace de symboles religieux ou d’une image divine. » (p.109)

L’auteur revient très souvent sur la question des divergences entre Jung et Freud, et c’est un des grands intérêts de la lecture de ce livre. Par exemple sur la question des rêves où leurs positions sont assez différentes. Ainsi, la question de la place des différentes parties du rêve dans leur enchainement : elle est secondaire pour Freud, essentielle pour Jung. Tout au long du livre, l’auteur revient sur les rêves en leur apportant toujours des éclairages renouvelés. Dans la perspective jungienne et en citant Elie Humbert, Aimé Agnel relativise toute interprétation rationnelle du rêve, qui sécuriserait et éviterait toute remise en question de l’attitude consciente du rêveur. Les rêves sont un appel à vivre la vie de l’âme, la lenteur de l’âme, ils rendent le passé vivant, et nous remettent en connexion avec lui, ils nous aident à constituer un espace interne intime.
Dans ce mouvement, il reprend la fameuse distinction entre pensée dirigée et pensée imagi-native que Jung rappelle au début des Métamorphoses, en lui donnant des prolongements utiles dans les différents courants de la réflexion contemporaine. Alors que pour Freud et pour Karl Abraham le mythe ne serait que pensée infantile, Jung le conçoit comme une structure dynamique vivante dont nous ne saurions nous passer, sans trouble grave.

Aimé Agnel témoigne de sa fonction thérapeutique : dans certains cas de type borderline, le mythe de la double parentalité s’avère une protection efficace pour le sujet coupé de ses racines. Ainsi, la pensée imaginative n’est pas régressive, elle est consti-tutive de l’être humain. « Jung redonne à la zone basse, inconsciente et archaïque toute sa nécessité, car c’est le rhizome d’où proviennent les aspects les plus singuliers, les plus créatifs de son âme et de ses rêves. » (p.122).

Ce que j’ai aussi bien apprécié dans ce livre, c’est que l’auteur, avec son regard d’analyste, retrace l’évolution de la psyché de Jung, de sa dissociation originelle à l’expérience du Soi, en mettant ses principales acquisitions théoriques en relation avec chaque étape de cette évolution, ce qui les rend présentes et vivantes. Par exemple l’évolution du concept du Soi devient très lisible lorsqu’il analyse l’intégration des fonctions inférieures de Jung, et sa relation au père Freud. La relation entre le Soi et la figure du Père, qui n’est pas très lisible dans l’œuvre de Jung, s’en trouve éclaircie.

J’ai aussi été touché par cette citation d’une lettre de Jung de 1945 à O.F.Kapteyn, la fon-datrice des rencontres d’Eranos, qui se plaignait que sa fille lui reprochait d’être une mauvaise mère parce qu’elle passait trop de temps au travail d’organisation. « L’un et l’autre doivent être. Il n’y a pas à trancher, mais à supporter patiemment les contraires. …On est crucifié entre les contraires et on subit un supplice jusque ce que la troisième figure l’emporte. Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir…Ce conflit particulièrement insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l’au-delà, une vie réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges » (p. 104)

A la fin du livre, Aimé Agnel nous fait partager un peu de sa recherche intime en abordant le thème de l’écriture. Il cite à nouveau Deleuze : « Ecrire est une affaire de devenir toujours inachevée, toujours en train de se faire.. »(p 129) et met cette phrase en parallèle avec l’expérience de l’in-conscient vécue par Jung. C’est donner à l’écriture une fonction de révélation et d’accès à la Vie. En effet, dans ce livre, où l’œuvre entière de Jung est constamment revisitée, on sent une adhésion totale d’Aimé Agnel à l’expérience jungienne. On ne sent pas de prise de distance. C’est dire qu’il existe des tempéraments qui trouvent dans la démarche jungienne quelque chose d’essentiel, qui correspond à leur vérité intime. Merci à Aimé Agnel de nous le faire partager.

"coup de coeur" de Jean-François Alizon


Farid Oddin'Attâr "LE CANTIQUE DES OISEAUX"

 Nouvelle traduction de Leili Anvar. Editions Diane de Sellier, Paris, 2013

Au XIIème siècle, en Iran, vivait un personnage étonnant dont l’œuvre a traversé les siècles.
Il se disait parfumeur, mais il connaissait si bien les essences qu’il devait être aussi préparateur de potions médicales. Et donc un peu médecin. Son œuvre révèle que cela l’avait porté à être aussi médecin des âmes, car elle en saisit tous les mouvements avec une grande finesse. En même temps, le pays qui le porte est habité par la tradition soufie et Attar en est nourri. Sa foi le pousse à une exigence spirituelle telle qu’il va abandonner toutes les fausses peaux dont nous nous revêtons. Il va accomplir un chemin initiatique qui le déroute totalement, le crucifie mais, tout au bout, lui permet de faire, comme Jung, l’expérience de la rencontre avec le Soi. C’est cette rencontre qui est racontée dans son chef d’œuvre « Le Cantique des oiseaux », aboutissement poétique de la vie d’un maître et confidence magnifique sur son chemin intérieur.
Tout commence par le rassemblement de milliers d’oiseaux en quête de vérité. C’est la huppe qui se propose pour les guider sur le chemin, tout comme le récit de l’oiseau d’Avicenne commence par la rencontre du maître spirituel.

La huppe monta donc en chaire pour leur parler
L’oiseau couronné d’or était comme sur un trône
Quiconque le voyait rayonnait de bonheur
Plus de cent mille oiseaux devant elle posés
Attendaient tous en rang pour l’écouter parler
La tourterelle et le rossignol s’avancèrent
Et pour l’accompagner, entonnèrent un duo
Ils chantèrent tous d’une voix tellement mélodieuse
Qu’ils causèrent un tumulte dans l’univers entier
Ceux qui les entendaient en perdaient le repos
Ceux qui les écoutaient en perdaient la raison
Et ravis à eux-mêmes ils entrèrent en extase

Mais au moment de se mettre en route, de nombreux oiseaux, effrayés de l’aridité du chemin, se récusent en invoquant mille excuses. C’est l’occasion pour la huppe de dispenser un enseignement exigeant, mais joliment illustré par des apologues. Le plus développé de ces récits est l’histoire du Scheikh San’an, pontife de l’Islam qui, au faîte de sa puissance, tombe amoureux d’une jeune chrétienne. Sa découverte de l’amour et de la terre remet sa foi en question et lui fait traverser une déchéance physique et morale telle qu’il va jusqu’à garder les cochons de son aimée. C’est en touchant au fond qu’il a une illumination. Il apprend que la vérité de la relation avec la figure divine est l’amour, qu’elle n’a rien à voir avec l’observation des règles et que, derrière la figure aimée, se dessine en réalité l’essence de la divinité.
Cette histoire galvanise les oiseaux, qui se mettent en route à travers les épreuves de 7 vallées. A la fin, les trente derniers oiseaux, déplumés, affamés, entièrement dépouillés de tout ego, rencontrent l’oiseau mythique de la tradition iranienne ancienne, la Simorgh. Oiseau numineux, extraordinaire. Image de la divinité maternelle et paternelle. Image du Soi aussi. Les oiseaux découvrent qu’en arrivant devant sa majesté souveraine, ils sont devant le miroir de leur face divine : car « Simorgh » signifie trente oiseaux en persan.

Ce canevas est trop rapide pour donner une idée de la richesse des dialogues et de la poésie des images. J’avais lu cet ouvrage dans une vieille traduction du XIXème siècle, peu émouvante. La relecture dans la nouvelle traduction de Leili Anvar a été pour moi un enchantement. Leili Anvar, productrice de l’émission de France Culture « Les Racines du Ciel », est iranienne de naissance et a baigné dans la même tradition soufie qu’Attar. Dans sa jeunesse, elle a entendu maintes fois le vieux livre en langue persane. Elle en connait chaque image de l’intérieur et a épousé ce texte dans sa musique originale. Sa traduction restitue l’univers poétique d’Attar en un exploit de plus de 9 000 alexandrins. A la musique persane répond la musique de la langue française. La puissance du discours, la puissance des images est, comme chez Attar, magnifiée par une forme qui enchante.
Mais ce n’est pas qu’une prouesse littéraire.
Le cheminement spirituel d’Attar est, comme dans les écrits initiatiques de ces traditions irano-islamiques, tout à fait parallèle à celui que Jung a raconté dans son Livre Rouge. Le recours à l’imaginal, clairement décrit dans notre texte, est une constante de ce courant spirituel (Avicenne, Sohrawardi, Ibn Arabi). Cette traversée des 7 vallées est une plongée dans l’inconscient, une rencontre avec les forces fondamentales qui nous habitent. En des coïncidences étonnantes, le texte d’Attar nous parle avec précision de l’identification avec l’archétype, de la persona, de l’ombre et, huit siècles avant Jung, de l’animus, de l’anima et, pour finir, de la figure mystérieuse du Soi.

Si le mal d’amour illumine un cœur,
S’il s’agit d’une femme un homme naitra d’elle,
Et il engendrera une femme s’il est homme.
Femme elle deviendra un homme hors du commun,
Et homme il se muera en une mer profonde.
 
On peut aussi relever la puissance de la littérature alchimique arabe des VIII-IX siècles, qui s’abreuvait aux mêmes sources que la spiritualité irano-arabe d’Attar. L’alchimie européenne s’est nourrie de son ancêtre arabe ; elle cite souvent Senior, Aristote et Avicenne. Comme Jung y a reconnu une communauté de destin avec sa propre quête, cette parenté d’Attar et de Jung n’est pas fortuite. Alors, n’hésitez pas, plongez dans l’univers d’Attar, vous irez d’émerveillements  en émerveillements, c’est l’univers d’un maître. Vous cheminerez dans un pays riche de sens, de finesse psychologique et qui donne, du mystère le plus profond, la plus étonnante des images.

Mon œuvre porte en elle cette vertu étrange
C’est que plus tu la lis, plus elle est généreuse.
Plus tu pourras la lire, sans cesse y revenir
Et plus à chaque fois tu gouteras ses mérites
Dans l’alcôve des noces cette jeune épousée
Ne lèvera ses voiles qu’un à un, doucement.

"coup de coeur" donné par Jean-François Alizon

Alexandre Grothendieck, vers une mathématique des profondeurs

Ce qui est venu, c’est une sorte de longue "promenade" commentée, à travers mon œuvre de mathématicien. Une promenade à l’intention surtout du "profane" - de celui qui "n’a jamais rien compris aux maths". Et à mon intention aussi, qui n’avais jamais pris le loisir d’une telle promenade. De fil en aiguille, je me suis vu amené à dégager et à dire des choses qui jusque là étaient toujours restées dans le non-dit. Comme par hasard, ce sont celles aussi que je sens les plus essentielles, dans mon travail et dans mon œuvre. C’est des choses qui n’ont rien de technique. A toi de voir si j’ai réussi dans ma naïve entreprise de les "faire passer" - une entreprise un peu folle sûrement, elle aussi. Ma satisfaction et mon plaisir, ce serait d’avoir su te les faire sentir. Des choses que beaucoup parmi mes savants collègues ne savent plus sentir. Peut-être sont-ils devenus trop savants et trop prestigieux. Ça fait perdre contact, souvent, avec les choses simples et essentielles.

Récoltes et semailles, En guise d'avant-propos, p.27

Ne vous privez pas de la curiosité de découvrir l'autobiographie Récoltes et semailles du mathématicien Alexandre Grothendieck. Génie des mathématiques, mort en ermite en novembre 2014, sa recherche fut honorée des plus grands prix qu'il refusa, comme la médaille Fiels en 1966. Parallèlement, il fut le fondateur de la revue écologiste radicale Survivre ou vivre. Son autobiographie, Récoltes et semailles dont il termina la rédaction en 1985, est libre d'accès sur internet. Il s'agit d'un recueil d'un millier de pages organisé en quatre chapitres et qui devait être prolongé par une cinquième partie, un commentaire de Ma vie de C.G Jung.
La connaissance des types psychologiques de Jung permet de mieux comprendre la complexité du caractère d'Alexandre Grothendieck tel qu'il apparaît dans son texte.
Récoltes et semailles témoigne de quelle façon le type psychologique d'un individu porte l'orientation de toute sa vie.
Son texte rend compte subtilement de la créativité qui l'anime dans sa recherche, telle un souffle, développant une mathématique des profondeurs qui s'inscrit selon ses mots dans une « aventure collective ». Pour lutter contre le « rétrécissement de la pensée mathématique » son approche n'exclue pas le rêve éveillé et met en avant l'écoute de ce qu'il nomme « l'humble voix des choses » afin d'en saisir l'étincelle. Certains sous-titres de l'ouvrage témoignent de son cheminement intérieur: La magie des choses, L’importance d’être seul, L’aventure intérieure - ou mythe et témoignage, Point de vue et vision, et plus loin : À la découverte de la Mère - ou les deux versants, « L’unique » - ou le don de solitude.
Ainsi la lumière de l'ermite épouse celle du mathématicien.


Essayant dans ces pages de cerner ce que j’ai apporté de plus essentiel à la mathématique de mon temps, par un regard qui embrasse une forêt, plutôt que de s’attarder sur des arbres - j’ai vu, non un palmarès de "grands théorèmes", mais un vivant éventail d’idées fécondes venant concourir toutes à une même et vaste vision. (p.63)

Joëlle Caujolle

"Essentielles Petites Choses" de Delphine Durand


Delphine Durand nous offre Essentielles Petites Choses, son premier roman psychologique, un livre qui aborde le difficile problème de l’enfance maltraitée et qui s’articule autour des rêves et de la psychologie jungienne.
En voici quelques extraits et les témoignages de certains lecteurs.
Le seul souhait de Mathilde était de fuir le monde et ses habitants dans un sommeil sans rêve. Cependant ses nuits étaient très souvent agitées par des cauchemars qui amplifiaient son mal être et son manque de confiance en la vie.
Pierre avait promis à son épouse mourante de recevoir cette jeune fille perdue.Touché par sa détresse, il l'emploie comme dame de compagnie. Cette rencontre est décisive pour Mathilde, car le vieil homme lui ouvre toute grande la porte sur la vie intérieure, il lui fait découvrir comme ses rêves peuvent devenir de précieux guides pour prendre conscience de sa difficile histoire, pour découvrir un potentiel nouveau, et se mettre en lien avec la Vie.
Témoignages :
— Ce livre nous apporte quelque chose de très précieux : à travers ce récit, des notions telles que « culpabilité intériorisée, dépression, animus négatif » deviennent douloureusement concrètes et palpables. Elles ne restent pas lettre morte mais s'incarnent, prennent chair et os dans les personnages, on souffre avec Mathilde à chaque fois que la culpabilité intériorisée agit comme des mines cachées à l'improviste. On se régale lorsque « l'antidote », « Pierre précieuse », entre en scène avec cette solidité et légèreté bienheureuse qui caractérisent ce personnage centré sur l'essentiel, capable de désamorcer les mines cachées au fur et à mesure. Il sort tout droit d'un conte de fée et pourtant ces personnes existent réellement. Il suffit de lire Cyrulnik pour s'en persuader. J'aprécie la façon d'écrire, l'art de poser, de se poser des questions. Et puis, sous cette plume, les rêves prennent corps également, l'auteur leur donne leurs titres de noblesse, on ne peut plus les traiter de « chimères », elles reflètent une réalité et une transformation intérieures indéniables.
Cet ouvrage est magnifique, c'est une belle profession de foi en la vie dans ce qu'elle a de plus précieux.
Quel beau message de confiance, d'espoir et d'amour ! »
H.
Une phrase qui me touche profondément p. 301 : Il n'y avait rien d'autre à faire que de se mettre en position d'attente, d'écoute et de confiance. La vie symbolique ne cessait d'être à l'oeuvre. Parvenait-elle à être plus forte que la désespérance ?
Tous ceux qui le lisent peuvent découvrir cette belle phrase essentielle : Le désespoir tenait la porte et le gond tenait l'éternité.
Une dernière phrase (il y en a plein d'autres) qui m'a fait beaucoup de bien : Je savais que quelque chose en moi aimait la vie, que cette chose m'aimait et me soutenait. »
E.


La Mère dans les contes de fées de Sibylle Birkhäuser-Oeri et Marie-Louise von Franz


Les éditions La Fontaine de Pierre nous offrent cette année la précieuse traduction d’un ouvrage consacré à l’archétype de la mère.
Sibylle Birkhaüser-Oeri, élève de Marie-Louise von Franz, a longtemps travaillé sur les contes et a donné des cours à l’Institut Jung de Zürich sur la mère dans les contes de fées. Emportée prématurément par la maladie, elle a laissé des notes que Marie-Louise von Franz a ordonnées et rassemblées.
De nombreux contes — Blanche-Neige, Dame Trude, Petite Grand-mère toujours verte —, sont donc abordés dans la perspective de la psychologie jungienne et axés sur l’image de la Grande Mère et ses différents aspects : le feu, le poison, le destin, la vie, la mort, la guérison… Ce livre arrive à point nommé, à une époque où la culture, pour avoir exploité et méprisé la Nature au lieu de se mettre à son service, subit un bouleversement d’envergure.
Sous la plume toute féminine de Sibylle Birkhaüser-Oeri, nous découvrons la problèmatique de la mère dans la vie pratique (mère-fille, mère-fils) mais surtout son arrière-plan archétypique qui vise à la libération et l’union avec quelque chose qui va bien au-delà de l’humain et qui est à la fois en chacun. Les figures maternelles des contes diffèrent en effet grandement de nos mères réelles et illustrent une réalité plus spirituelle et intérieure à laquelle nous sommes sans cesse confrontés, qu’elle soit bénéfique ou qu’elle représente un réel danger ; l’image primordiale de la mère fait référence à ce que l’on appelle l’inconscient, le fondement spirituel mais aussi corporel de notre existence, sous sa forme créatrice ou destructrice. Elle est en même temps un symbole de l’inconscient collectif, elle est à l’origine du problème de l’impulsion spirituelle mais aussi sa solution puisqu’elle relie les opposés.
Entrer en relation avec elle, c’est éviter que l’inconscient ne nous empoisonne à la manière d’une dangereuse sorcière, c’est trouver la clé d’or qui donne accès aux richesses intérieures, c’est mourir, en pleine conscience et vivre, dans la chambre du cœur, les épousailles avec Eros qui embrasse les principes masculin et féminin.


"Living in Two Worlds" de Vera Bührmann


Suite à la projection du film Journey into Wilderness et à la conférence sur les rêves, donnée par Peter Ammann à Paris l’an dernier, j'ai poursuivi mon petit tour d’horizon des livres de langue anglaise sur les rêves et le monde intérieur.
Sur le site de Peter Ammann — peter-ammann.ch — j’ai découvert le livre de Vera Bührmann paru en 1984, Living in Two Worlds : Communication Between a White Healer and Her Black Counterparts. Naturellement, un tel titre ne pouvait me laisser indifférente et j’ai aussitôt passé commande.
Son livre s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à l’âme, à ses fondements et à la façon dont d’autres cultures appréhendent et donnent sens à ses manifestations.
En approchant un groupe de guérisseurs africains, les Xhosa amagqira, Vera Bührmann nous décrit un monde qui paraîtra particulièrement familier à ceux qui ont entrepris une analyse jungienne, et nous permet aussi de mesurer l’écart entre ce qui se passe dans le cabinet d’un analyste et l’énergie puissante générée par un groupe, qui saisit et transforme les attitudes, les sentiments et l’optique de chacun des participants.
Au fil des pages, nous comprenons pourquoi, alors qu’elle était supposée y passer trois semaines en tant que psychiatre — sollicitée pour évaluer l’état mental de certains guérisseurs —, elle s’est trouvée comme « ensorcelée », appelée à entreprendre un travail de recherche pour comprendre et leurs méthodes de guérison et les raisons pour lesquelles elle se sentait si remuée.
La première observation, et différence notoire, a été de constater qu’en matière de soins tout est ici « mis en scène » à travers la danse, le chant, le tambour, les rituels, tandis que les Occidentaux « parlent de ».
Vera Bührmann a tenté de s’ouvrir, de tout son être ; elle s’est laissée toucher par l’aspect numineux des cérémonies auxquelles elle a assisté et s’est appliquée à retranscrire, simplement, ce qu’elle a expérimenté. Ce n’est que dans un second temps qu’elle a ordonné les matériaux, créant un pont entre deux visions du monde : celle des Occidentaux, rationnelle, intellectuelle, technologique — et davantage centrée sur l’ego —, et celle des guérisseurs Xhosa, « non rationnelle », intuitive, tournée vers les symboles et les images, et inscrite dans la communauté.
Un chapitre entier est consacré aux rêves.
— Mongesi Tiso : S’ils ne rêvent pas, je ne peux pas traiter leurs problèmes.
— Vera Bührmann : Les paroles de M. Tiso ont aussitôt tissé un lien entre nous. Je l’ai vu comme un collègue et j’étais très désireuse de découvrir comment il appréhendait les rêves et de savoir pourquoi ils étaient si essentiels.
Ce livre offre au lecteur une meilleure compréhension des méthodes thérapeutiques si pleines de sens et si opérantes de ces guérisseurs sud-africains, qui s’adressent, dans une plus large mesure, à la partie inconsciente de l’être. L’auteure n’oublie pas de souligner par ailleurs le risque de désintégration encouru par l’esprit occidental, tant le monde de l’inconscient collectif (bien plus ancien, archaïque et plein de paradoxes) s’oppose au conscient et à son mode de fonctionnement discriminatoire.
On y retrouvera les thèmes chers à Jung comme l’attitude qui permet à l’inconscient de s’exprimer sans que l’ego interfère, l’équilibre entre le rationnel et le non rationnel, l’importance primordiale accordée aux rêves et à leur compréhension, l’union du corps et de l’esprit. 


Michèle Le Clech









"Je ne souhaite pas que quiconque soit junguien...je veux par-dessus tout que les gens soient eux-mêmes...Devrait-on un jour découvrir que j'aurais seulement créé un nouvel "isme", j'aurais alors échoué à tout ce que je me suis efforcé de faire." C.G Jung









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Esentielles Petites Choses

































Mere Contes Fees























Living In Two Worlds